« Je me suis trompé » : le mea culpa de Sam Altman sur l'apocalypse de l'emploi

Le 26 mai, le patron d'OpenAI a dit une phrase que sa propre entreprise a dû relire trois fois : « Je suis ravi de m'être trompé ». À propos de l'apocalypse de l'emploi, bien sûr. Celle qu'il a vendue, celle que la presse a reprise, celle qui servait d'argument pour couper des postes. Trois ans plus tard, il la retire. Sauf que pendant qu'il retirait sa prédiction, les licenciements, eux, continuaient. C'est ça, l'article d'aujourd'hui.
La prédiction d'origine
En 2023, sur ABC News, Sam Altman joue les prophètes de malheur : l'IA va accélérer la destruction d'emplois comme jamais, « 75 ans de mutations professionnelles compressés en quelques années », et le service client tombera en premier. Il n'en doutait pas une seconde. C'était le bon moment pour dire ça : ChatGPT venait d'entrer dans les entreprises, et une apocalypse crédible est un excellent argument de vente d'un outil d'automatisation.
Le mea culpa
Le 26 mai 2026, conférence organisée par la Commonwealth Bank of Australia à Sydney. Mêmes questions, autre réponse : « Je suis ravi de m'être trompé à ce sujet. Je pensais que les emplois cols blancs d'entrée de gamme auraient davantage été éliminés à l'heure qu'il est. » Il va plus loin : « Je ne pense pas que nous allons assister au genre d'apocalypse de l'emploi que certaines entreprises de notre secteur préconisent ou évoquent. »
Lisez bien cette dernière phrase. Il ne dit pas « l'apocalypse n'arrivera pas ». Il dit : ce ne sera pas celle que certaines entreprises préconisent. La nuance est tout le fond de l'histoire.
L'anecdote qui dit tout
Le moment le plus révélateur n'a rien de technique. Altman raconte avoir fait répondre ses mails et ses messages Slack par une IA — en précisant, dans les réponses, « ici l'IA de Sam ». Puis il a arrêté, et est revenu écrire ses réponses lui-même. Les gens, dit-il, veulent savoir qu'un humain leur écrit. Le CEO de la plus grande entreprise d'IA au monde a testé le remplacement des humains en production, sur lui-même, et l'a désactivé. C'est le résumé de toute l'année en une anecdote.
Le timing du mea culpa
Pendant qu'Altman se rétracte, les faits tombent un par un :
- Meta prépare une vague de licenciements pouvant aller jusqu'à 16 000 postes, justifiée par un « recentrage sur l'IA ».
- Cisco en a supprimé 4 000 en mai. Même refrain.
- Gartner, dans son rapport du 5 mai : 80 % des dirigeants ont supprimé des postes pour financer l'IA — mais les entreprises qui s'en sortent le mieux sont celles qui donnent l'IA à leurs salariés au lieu de s'en débarrasser.
Le mea culpa tombe aussi en pleine préparation d'entrée en Bourse d'OpenAI, avec une valorisation qui pourrait atteindre 1 000 milliards de dollars. Deux jours avant l'interview de Sydney, David Solomon, PDG de Goldman Sachs, publie une tribune dans le New York Times : l'apocalypse de l'emploi est largement exagérée. Et le pape Léon XIV sort une encyclique qui presse les gouvernements de ralentir l'IA et de protéger les travailleurs.
Tout le monde corrige sa position. Personne ne corrige les bulletins de paie.
Ce que ça veut dire
L'apocalypse de l'emploi n'était pas une prédiction. C'était un argument. Quand il fallait justifier un achat d'IA, elle disait « l'IA va supprimer des emplois, automatisons ». Quand il fallait justifier une suppression d'emplois, elle disait « l'IA va supprimer des emplois, supprimez maintenant ». Les deux usages sont du marketing — la presse spécialisée l'appelle déjà le « AI-washing » des licenciements tech.
Le mea culpa de Sam Altman est utile précisément parce qu'il confirme le mécanisme : l'apocalypse a toujours servi d'argument, jamais de pronostic. Il s'est trompé sur la vitesse — mais personne ne l'avait engagé sur la comptabilité.
La vraie question, donc, n'est pas « l'IA va-t-elle supprimer des emplois ? ». Elle est : qui, exactement, supprime des emplois en citant l'IA comme justification — et quel est le chiffre réel de suppressions causées par l'IA, plutôt que financées par elle ? À ce jour, ce chiffre n'existe pas. Il n'a jamais existé. C'est le détail que les titres « apocalypse » laissent toujours hors champ.
Sources
- Numerama — « Je suis ravi de m'être trompé » : Sam Altman reconnaît que l'IA n'a pas provoqué d'« apocalypse de l'emploi » (27/05/2026)
- Siècle Digital — « Je me suis trompé » : Sam Altman ne croit plus à l'apocalypse de l'emploi (27/05/2026)
- BFMTV — « ChatGPT ne provoquera pas l'apocalypse sur l'emploi, qu'il redoutait » (26/05/2026)
- Gartner — press release du 05/05/2026 : autonomous business and AI layoffs may create budget room but do not deliver returns
- New York Times — tribune de David Solomon (22/05/2026)